TOBERMORY : BILLET DE LOUIS-SERGE

Cette semaine, il m’est revenu à la mémoire la grande supercherie de 1980. Si vous vous en souvenez bien, c’était à l’époque où le dossier de l’heure n’était pas le nom de l’équipe féminine de hockey de Montréal (que j’adore, soit dit en passant) ou les choquantes déclarations selon lesquelles certains se délecteraient des animaux de compagnie en Ohio. Je parle ici de la souveraineté du Québec. Les forces obscures du fédéralisme s’étaient alors liguées contre ce projet et avaient lancé à la face du monde qu’advenant un oui à la fameuse question, celle comportant 117 mots, ou 738 caractères (incluant les espaces), nous perdrions nos magnifiques et grandioses Rocheuses canadiennes.

Les tenants du oui avaient beau insister et affirmer que les résidents d’un Québec souverain pourraient tout de même aller les visiter, voire les toucher, comme il est possible de tremper le gros orteil dans la baie de San Francisco (ce que j’ai fait avec beaucoup d’excitation d’ailleurs), les fédéralistes, comme on disait, avaient frappé fort. Le danger était trop grand. On connaît la suite, le non l’a emporté avec 59,56 % des voix.

C’est à tout cela que j’ai pensé cette semaine en visitant la péninsule de Saugeen qui s’étend entre le lac Huron et la baie Georgienne. Elle a beau avoir été rebaptisée péninsule Bruce, en l’honneur d’un britannique, James Bruce, devenu Lord Elgin puis gouverneur général du Canada Uni avant la Confédération, la présence des Premières Nations est partout dans ce coin de l’Ontario. À Montréal, on peut s’enorgueillir d’avoir transformé la rue Amherst, du nom d’un assassin qui, sans vergogne, a distribué des couvertures contaminées aux premiers habitants de la métropole, pour Atateken. Ça reste bien maigre pour rappeler que des populations vivaient ici des milliers d’années avant l’arrivée des colonisateurs.

Dans la péninsule, les références historiques sont nombreuses à cet égard. Des noms de villages, de rues, de lacs et de rivières. Des noms qui ont un sens, au regard de l’histoire de cette contrée. Visiblement, on ne s’est pas contenté de nommer les lieux du nom d’un saint qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. Et l’île de Manitoulin, d’où nous arrivons, l’illustre éloquemment. Mais il n’y a pas qu’elle. Tout autour de la baie Georgienne, depuis Wasaga Beach jusqu’ici, on ne manque pas de nous le rappeler. Au Temple de la renommée de celui qui est considéré le GOAT par plusieurs amateurs de hockey, le Greatest Of All Time, à Parry Sound, (pour moi, c’est plutôt Jacques Plante, mais enfin…) la présence des premiers habitants du territoire canadien est mentionnée en lettres d’or. Ce n’est pas que je veuille parler de politique, au contraire. Mais parfois, c’est la politique et l’histoire qui nous rattrapent.

Toujours est-il qu’en descendant du traversier qui nous a conduit de Manitoulin à Tobermory, la « capitale » de la péninsule de Saugeen, nous continuons d’être admiratif devant le paysage qui s’offre à nous. Depuis le début de notre entrée dans la baie Georgienne, nous ne cessons de nous exclamer : ah! les plages, Ah! le sable blanc et doux, la baie, le lac, les escarpements, les pins blancs et les cèdres immenses à faire capoter Patrick Morin. Sur l’île de Manitoulin, nous avons fait connaissance avec Gilles et Marlyne, du quartier Rosemont rencontrés au hasard d’un tournant du sentier Cup and Saucer, qui n’a rien d’un Bed and Breakfast, croyez-moi. En gros, elle nous a dit : « On s’extasie devant la plage de Wasaga Beach, mais ce n’est rien à comparer avec Grotto ! ».

Grotto, ou la grotte, est située dans le parc national canadien sur la péninsule. En mettant les pieds à Tobermory, il faut quasiment courir jusqu’à ce site. Là, c’est le summum. Jusqu’à maintenant, du moins. Car il y a tellement encore à voir. L’eau est d’une limpidité comme on en voit que lorsqu’on fait couler l’eau du bain. La beauté et les couleurs en plus. Les roches et les rochers tout partout autour et sous l’eau sont magnifiques ! On dirait des dosserets. Les pierres blanches sur ces plages de galets et dans l’eau, donnent cette couleur d’émeraude qui nous transporte jusqu’à la Jamaïque. Remarquez que je n’y suis jamais allé, mais ce n’est plus nécessaire. L’eau cristalline nous entoure, et pas que nous. Les touristes sont nombreux ici. On comprend pourquoi. Mais comment se fait-il qu’ils le sachent et pas nous ?

Hier, nous avons fait la croisière Bruce Anchor, du nom de vous savez qui. Elle nous amène d’abord dans le Big Tub Harbour, un genre de baie aux pieds de Tobermory. Et de là nous passons au-dessus du Sweepstakes, l’une des 22 épaves que nous pouvons apercevoir depuis nos sièges des bateaux de croisières qui parcourent le parc marin national Fathom Five. C’est tout simplement fabuleux ! J’ai failli manquer de films dans mon cellulaire, tellement j’ai pris des photos ! Une eau si claire et pure, nous semble-t-il.

Le navire nous a conduit dans la seule île qu’il est possible de visiter dans le Fathom Five : l’île du pot de fleur. Les autres îles aux noms aussi pittoresques que celles de Sorel avec les Devils, Doctor, Bears Rump et autres. ET Flowerpot. Moi qui suis l’un des très rares à avoir été photographié avec les deux joueurs de hockey surnommés Flower, j’ai tout simplement été envoûté. Nous avons marché sur le sentier vers la fameuse dolomite, une cousine de celles de la Minganie. Immense, imposante, grandiose, les superlatifs manquent pour la décrire. Partout sur le sentier, les cèdres nous entourent. Comment ne pas les admirer, eux qui poussent sur la mousse des rochers depuis des temps immémoriaux ? Voici des faits d’arme de la nature qui m’émeuvent. Comment est-ce possible ? Ces cèdres qui poussent dans tous les sens, tordus et tout croches, mais qui finissent toujours par monter en flèche, sont impressionnants. C’est tellement beau ! On arrive enfin sur la rive rocailleuse et cette eau de cristal qui nous fait époumoner. Plusieurs touristes ont le courage de s’y baigner. Moi, je trempe mon pied gauche. C’est bien assez. La limpidité de cette eau est trompeuse. On pourrait croire qu’elle est chaude. Mais la Jamaïque est loin d’ici quand même.

Toujours est-il que la supercherie de 1980 ce n’est pas les fameuses Rocheuses. C’est la péninsule de Saugeen. Si les chantres du fédéralisme nous avaient parlé d’elle, nous n’aurions pas compris tout de suite. Mais nous aurions su. Et nous aurions fini par la découvrir et cesser d’aller à Old Orchard. C’est donc à dessein qu’ils nous l’ont cachée. Pour la garder rien que pour eux.